Veille de l'infrastructure

Les capitaux européens parient sur les Philippines : un deuxième pôle de croissance émerge dans le paysage manufacturier de l’ASEAN

Aux Philippines, les investissements étrangers approuvés au deuxième trimestre 2026 ont atteint 115,2 milliards de pesos ; les Pays-Bas et l’Allemagne représentaient ensemble près de 60 %, et le secteur manufacturier près de 70 %. Derrière ces chiffres se cache un passage du capital européen de l’arbitrage dans les services à l’implantation de capacités de production, ainsi qu’une reconfiguration de la division du travail industriel au sein de l’ASEAN.

Des données d’investissement à replacer dans le contexte de l’ASEAN

Selon les données de l’Autorité philippine de la statistique, au deuxième trimestre 2026, les investissements étrangers approuvés dans le pays ont atteint 115,2 milliards de pesos (environ 2 milliards de dollars), en hausse de 68,2 % en glissement annuel. Les Pays-Bas y ont contribué à hauteur de 50,74 milliards de pesos, soit 44 % ; l’Allemagne, 18,05 milliards de pesos, soit 15,7 % ; le secteur manufacturier a attiré 78,81 milliards de pesos, soit 68,4 %.

Prises isolément, ces données constituent une statistique trimestrielle. Replacées dans la concurrence pour les investissements étrangers au sein de l’ASEAN, elles ressemblent davantage à un signal d’orientation : la manière dont les capitaux européens entrent aux Philippines est en train de passer de l’« arbitrage de coûts dans les services » à un « déploiement de capacités dans l’industrie manufacturière et l’énergie ».

Il faut d’abord poser un préalable : il s’agit d’engagements approuvés, et non de capitaux déjà effectivement déployés. Mais la structure elle-même mérite d’être étudiée : les fonds européens se concentrent dans l’industrie manufacturière, la logistique, l’énergie et les services industriels, plutôt que dans l’externalisation des processus métier, domaine dans lequel les Philippines ont été les plus performantes au cours des vingt dernières années.

| Poste | Données du deuxième trimestre 2026 | Part structurelle | |---|---|---| | Investissements étrangers approuvés — total | 115,2 milliards de pesos (environ 2 milliards de dollars) | +68,2 % en glissement annuel | | Pays-Bas | 50,74 milliards de pesos | 44 % | | Allemagne | 18,05 milliards de pesos | 15,7 % | | Industrie manufacturière | 78,81 milliards de pesos | 68,4 % |

Ce que les Philippines réforment réellement : les coûts institutionnels

Le jugement des investisseurs étrangers sur un pays est rarement déterminé par une seule clause d’incitation. Si les Philippines ont longtemps été à la traîne, dans le classement des investissements étrangers au sein de l’ASEAN, derrière Singapour, le Vietnam et l’Indonésie, ce n’est pas parce que leur marché est trop petit, mais en raison de plusieurs frictions institutionnelles structurelles : les restrictions sur la propriété foncière, la rapidité de mise en place des infrastructures et l’incertitude des incitations fiscales. Cette vague de réformes cible précisément ces trois variables.

La loi CREATE MORE élargit et affine le système d’incitations fiscales philippin, tout en améliorant la prévisibilité, pour les investisseurs, du traitement fiscal et des activités éligibles. Le Plan des investissements stratégiques prioritaires 2026-2028, qui l’accompagne, place parmi les priorités la fabrication avancée, les minerais critiques et les métaux verts, les technologies des énergies renouvelables et émergentes, l’intelligence artificielle, la science des données, la cybersécurité et les technologies quantiques. La portée de cette liste est la suivante : pour la première fois, les Philippines indiquent clairement qu’elles veulent attirer des capacités de production, et pas seulement des emplois dans les services.

La loi ARROW (loi sur l’accélération et la réforme des droits de passage) s’attaque au goulot d’étranglement le plus tenace de l’histoire des infrastructures philippines : les retards dans l’expropriation et l’obtention des droits de passage. Elle établit des règles plus claires en matière d’expropriation et d’indemnisation, et prévoit des mécanismes d’accélération pour les projets d’infrastructure privés éligibles. Pour les usines, les centrales électriques, les chemins de fer, les ports et les installations logistiques, cette loi pourrait être plus importante que n’importe quel avantage fiscal, car la viabilité économique de ces projets dépend entièrement de la fiabilité des connexions.Loi de la République n° 12252 (signée en 2025) a porté à 99 ans le plafond des baux fonciers pour les investisseurs étrangers, remplaçant le dispositif antérieur de 50 ans plus 25 ans de renouvellement. Pour les projets à forte intensité de capital qui nécessitent plusieurs décennies avant de récupérer leur investissement initial — usines, parcs industriels, installations de transformation et hubs logistiques —, il s'agit d'un changement substantiel.

Le réseau des zones économiques joue quant à lui un rôle de plateforme. L'Autorité des zones économiques philippines (PEZA) avait approuvé, en août 2026, 216,46 milliards de pesos d'investissements, portant sur 196 projets, soit 72 % de l'objectif annuel ; le secteur manufacturier, avec 80 projets, en constituait la catégorie la plus importante, la plupart des projets étant situés sur l'île de Luzon, et les entreprises néerlandaises figurant parmi les plus grands groupes d'investisseurs étrangers.

Ces quatre réformes, cumulées, ne constituent pas seulement une « amélioration des conditions d'accueil des investissements », mais une tentative des Philippines de repositionner, au sein de l'ASEAN, leur faisabilité manufacturière.

Le corridor économique de Luzon : réécrire la géographie de l'archipel en géographie de corridors

Le handicap géographique le plus fondamental des Philippines est celui de « plus de sept mille îles ». Les conséquences à long terme sont des coûts logistiques élevés et une fiabilité médiocre, ce qui a contraint les entreprises manufacturières à concentrer leurs usines dans le cœur de Manille-Luzon, créant une agglomération unipolaire.

Le corridor économique de Luzon (LEC) est le projet qui cherche à modifier cette configuration. Porté conjointement par les Philippines, les États-Unis et le Japon, il relie Subic Bay, Clark, Manille et Batangas en une ceinture industrielle, structurée autour des transports, de l'énergie, des infrastructures numériques et de la fabrication avancée. Les États-Unis et les Philippines ont en outre annoncé leur intention de construire à New Clark City un hub industriel de 4 000 acres, axé sur les semi-conducteurs, l'intelligence artificielle et d'autres chaînes d'approvisionnement stratégiques. Une étude de faisabilité est en cours pour la ligne ferroviaire de fret reliant Subic-Clark-Manille-Batangas ; l'institution financière suédoise de développement Swedfund a apporté à cet effet un soutien sous forme de subvention de 74 millions de pesos (environ 10 millions de couronnes suédoises cumulées depuis 2018, auxquelles se sont ajoutées 3 millions de couronnes en 2025 pour l'étude de faisabilité, l'examen technique, l'ingénierie et l'assistance-conseil en PPP du projet de bus à haut niveau de service de l'EDSA).

Replacée dans le contexte de l'ASEAN, cette configuration laisse apparaître une convergence : le corridor économique Nord-Sud du Vietnam, le corridor économique oriental de Thaïlande et la zone économique spéciale Johor-Singapour de Malaisie passent tous d'une « concurrence entre parcs isolés » à une « concurrence entre corridors ». La valeur d'un corridor réside dans le fait qu'il regroupe ports, aéroports, terrains industriels et marchés de consommation en une unité spatiale investissable. Pour les fabricants, Subic et Batangas ont une importance particulièrement directe : ils offrent une porte d'entrée alternative au port de Manille, très congestionné, et la structure à « double porte » est l'une des conditions préalables à la résilience des chaînes d'approvisionnement régionales.

Le portefeuille d'infrastructures d'accompagnement est tout aussi considérable. Les 201 projets d'infrastructure phares du programme « Build Better More », d'une valeur totale d'environ 174,2 milliards de dollars, mettent désormais l'accent sur les chemins de fer, les aéroports, les ports, l'électricité renouvelable, l'immobilier industriel, la logistique et la connectivité numérique qui soutiennent l'activité économique.

Vers quels maillons concrets se dirigent les capitaux européensIl convient de noter que les projets déjà concrétisés ne relèvent pas de l’assemblage bas de gamme, mais couvrent la maintenance aéronautique, l’emballage, les énergies renouvelables, la transformation alimentaire et les technologies industrielles :

| Entreprise / institution | Pays | Secteur et envergure | |---|---|---| | Lufthansa Technik | Allemagne | Deuxième site de maintenance à Clark, investissement de l’ordre de plusieurs centaines de millions de dollars, environ 1 200 postes hautement qualifiés, mise en service prévue en 2028 | | ALPLA | Autriche | Ouverture de sa première usine philippine à Calamba, dans la province de Laguna, en mars 2026 ; production déjà commencée en 2025, intégrée à son réseau de fabrication en Asie-Pacifique | | TotalEnergies + Nextnorth | France / Philippines | Projet solaire de 300 millions de dollars et de 440 MWc, environ la moitié de la production destinée aux clients industriels | | Nestlé | Suisse | Environ 2 milliards de pesos d’investissement par an jusqu’en 2027, pour l’expansion de la production, la mise à niveau technologique et l’amélioration de l’efficacité des usines | | Schneider Electric | France | Investissement continu dans ses activités de fabrication et de logistique aux Philippines, extension du centre de distribution intelligent de Cavite d’environ 86,5 millions de pesos | | OSM Group | Suède | Annonce en mars 2025 de l’élargissement de son implantation industrielle aux Philippines, dans l’électronique grand public et les biens souples | | Copenhagen Infrastructure Partners (CIP) | Danemark | En partenariat avec ACEN, investissement de 3 milliards de dollars dans un projet éolien offshore à Camarines Sur, son premier investissement en Asie du Sud-Est | | Acciona + Metro Pacific | Espagne | Projet de pont Cebu–Cordova de 465 millions d’euros | | Swedfund | Suède | Subvention pour l’étude de faisabilité d’une ligne ferroviaire de fret Subic–Clark–Manille–Batangas | | UK MOBILIST | Royaume-Uni | Annonce en novembre 2025 d’un investissement d’ancrage de 10 millions de dollars (586 millions de pesos) dans l’introduction en bourse de Maynilad Water, destiné à la modernisation des infrastructures d’approvisionnement en eau de Manille | | Impact Fund Denmark (ex-IFU) | Danemark | Soutien à la transition vers une agriculture biologique à petite échelle, aux moyens de subsistance ruraux et à des partenariats de financement de l’énergie propre |

Unilever déclare envisager de renforcer ses installations de production aux Philippines, après avoir discuté avec le ministère des Finances de la possibilité d’investissements dans une fabrication verte — mais il faut être clair : il s’agit encore d’une intention exploratoire, et non d’un projet confirmé.

La portée structurelle de cette liste dépasse celle des projets pris individuellement : elle couvre l’aéronautique, l’emballage, l’électricité, l’alimentaire et les technologies industrielles, plutôt qu’un seul secteur. Plus important encore, la plupart de ces segments appartiennent à la catégorie à forte intensité de capital + à forte intensité de compétences + à forte intensité de conformité. Comparé à l’assemblage électronique grand public au Vietnam, au nickel et aux batteries en Indonésie, à l’assemblage et au test de semi-conducteurs en Malaisie, à l’industrie automobile en Thaïlande, les Philippines s’engagent sur une voie croisée plutôt que totalement superposée.Ce cycle d'investissement présente une caractéristique facile à négliger : le mode d'entrée n'est plus un simple IDE greenfield. Les institutions financières de développement, les fonds d'infrastructure, les crédits à l'exportation et les instruments de marché de capitaux de la Suède, du Danemark, du Royaume-Uni et de l'Espagne apparaissent en même temps dans un même pays, formant un montage de financement mixte « financement de développement + fonds d'infrastructure privés + ingénierie et construction + investissement d'ancrage à l'IPO ».

Cela signifie que ce que les Philippines doivent désormais disputer n'est plus seulement « les incitations fiscales les plus attractives », mais la bancabilité des projets — la capacité à constituer des actifs acceptables pour les banques et détenables à long terme. Les exigences en matière de politique publique sont totalement différentes : il faut des anticipations stables des prix de l'électricité, un cadre contractuel exécutable et une capacité de livraison des infrastructures permettant d'achever les projets dans des délais raisonnables.

Un autre moteur vient des pressions de conformité propres à l'Europe. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, les exigences de diligence raisonnable sur les chaînes d'approvisionnement et la diversification des risques géopolitiques des chaînes d'approvisionnement poussent ensemble les industriels européens à rechercher des sites de production « favorables à la conformité ». Dans cette logique, l'argument de vente des Philippines n'est pas une main-d'œuvre bon marché, mais le potentiel en électricité renouvelable. L'éolien en mer de CIP à Camarines Sur, le projet solaire de 440 MWc de TotalEnergies et la coopération technique d'entreprises espagnoles dans l'éolien en mer, les travaux côtiers et le développement portuaire pointent tous dans la même direction : transformer l'énergie d'un poste de coût en actif d'attraction des investissements.

Mais il existe ici une contradiction non résolue : les tarifs industriels de l'électricité aux Philippines sont durablement élevés au sein de l'ASEAN. La capacité des projets d'énergie renouvelable à réduire à grande échelle l'intensité carbone et les prix de l'électricité détermine le plafond de ce récit de « fabrication verte ».

Les faiblesses sont tout aussi claires ; pas d'optimisme prématuré

Premièrement, la dynamique de la demande intérieure est limitée. La consommation des ménages représente plus des deux tiers de l'activité économique philippine ; la taille du marché est certes un actif central aux yeux des entreprises européennes — un modèle combinant production locale, vente locale et exportation régionale est plus résilient que celui de petites économies d'Asie du Sud-Est. Mais au deuxième trimestre 2026, les dépenses des ménages n'ont augmenté que de 2,8 % en glissement annuel : l'avantage de taille et le ralentissement de la croissance coexistent.

Deuxièmement, le positionnement dans les semi-conducteurs reste encore en aval. Le pôle industriel de 4 000 acres de New Clark City est centré sur les chaînes d'approvisionnement des semi-conducteurs et de l'intelligence artificielle, mais la base actuelle des Philippines dans les semi-conducteurs se concentre sur l'assemblage-test et les services de conception, plutôt que sur la fabrication de wafers. Passer de l'assemblage-test à la fabrication en amont nécessite non seulement des terres et des incitations, mais aussi des investissements à long terme dans l'électricité, l'eau, les talents et l'écosystème.

Troisièmement, l'amélioration de l'environnement sécuritaire prendra du temps. En mars 2026, plus de 16 000 anciens insurgés et combattants avaient participé au programme national d'amnistie ; le gouvernement propose de le prolonger de deux ans et de diriger des financements de développement vers les communautés touchées, par le biais de routes, d'écoles, de moyens de subsistance et de services sociaux. Pour les investisseurs, cela signifie que les sites situés en dehors du cœur industriel traditionnel Manille-Luzon peuvent, en théorie, être réévalués, mais il reste un écart entre « en théorie » et « assurable ».Quatrièmement, et c’est le point le plus crucial : l’écart entre les investissements approuvés et la formation effective de capital est un problème récurrent aux Philippines depuis dix ans. Les chiffres d’approbation représentent une intention ; la mise en production des usines, l’installation des équipements et la création d’emplois constituent les véritables entrées d’investissements étrangers.

Trois implications à long terme pour l’ASEAN

Premièrement, un rééquilibrage de la répartition des investissements étrangers, mais pas nécessairement un jeu à somme nulle. Les premiers dividendes de « China+1 » ont été principalement absorbés par le Vietnam, la Malaisie et la Thaïlande, tandis que les Philippines n’ont longtemps pu capter que le secteur des services. Aujourd’hui, ce que les Philippines se disputent, ce sont des segments plus intensifs en capital et en technologie, qui n’entrent pas nécessairement en conflit direct avec les segments d’assemblage du Vietnam. Mais si les coûts institutionnels des Philippines continuent de baisser, la répartition des parts d’investissements étrangers au sein de l’ASEAN connaîtra inévitablement un réagencement.

Deuxièmement, l’énergie devient une nouvelle porte d’entrée de la politique industrielle. L’éolien offshore, le solaire et la rénovation des réseaux électriques font passer l’électricité du statut d’« obstacle à l’investissement » à celui d’« outil d’attraction des investissements ». Cette tendance, qui se produit simultanément au Vietnam, en Indonésie et aux Philippines, affectera la chaîne d’approvisionnement en équipements électriques, la concurrence pour les contrats EPC et les flux de financement vert au sein de l’ASEAN.

Troisièmement, la concurrence par les corridors modifiera la forme des réseaux de production régionaux. Le corridor économique de Luzon, le corridor économique de l’Est de la Thaïlande et la zone économique spéciale Johor—Singapour se disputent en réalité les sièges régionaux et les segments à forte valeur ajoutée des mêmes fabricants multinationaux. Le corridor qui, le premier, disposera de la combinaison complète « usine + main-d’œuvre + port + aéroport + marché intérieur » sera plus facilement intégré aux plans de capacité régionale des multinationales.

Conclusion : ce qu’il faut surveiller, c’est le taux de concrétisation, et non le montant des contrats signés

Les Philippines tentent de se redéfinir, passant de « marché de consommation » à « site de production ». La réussite de cette transition dépend de plusieurs variables observables : la baisse du prix de l’électricité industrielle, le passage de l’étude de faisabilité à la construction du chemin de fer Subic—Clark—Manille—Batangas, l’amélioration du taux de concrétisation des investissements approuvés et des projets de la PEZA, ainsi que le passage des capitaux européens de « l’annonce » à « la mise en production ».

Les installations de Lufthansa Technik à Clark doivent entrer en service en 2028, un jalon qui a une certaine valeur de référence. À ce moment-là, l’ASEAN saura si cette transformation des Philippines est un véritable changement structurel ou un nouveau cycle de promotion des investissements surestimé.

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  1. https://gulfnews.com/world/asia/philippines/why-european-companies-are-betting-billions-on-the-philippines-now-1.500668264Principal

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